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Jeudi 8 février 2007

 

 

Attablés à un café, nous remarquons un groupe de demoiselles qui s’installent au fond de la salle. L’une d’entre elles se retournent et nous remarque… Tout de suite elle en parle à ses amies. Elles se relèvent et s’assoient à la table à côté de la notre…puis les unes après les autres nous jettent des coups d’œil langoureux… ce sont des chasseuses de rawaja, leurs pendants masculins existent aussi.

 

Ces français qui arrivent en Egypte,  au Soudan, et ailleurs…. incarnent le plus court chemin pour quitter ces pays et vivre dans des sociétés dites « riches ».

 

Aux apparences spontanés, ils vont joué des interdits sociaux pour facilement entreprendre la conversation et très vite les invitations. Demeure une ambiguïté paradoxale entre jugement moral et confiance générale. Les codes marquent si fortement les relations, et les femmes ont tant à perdre que la société ferme les yeux sur les avances des plus audacieuses sachant que ces dernières connaissent leurs limites… Partant du présupposé socialement partagée que la jeune fille ne pêchera pas, cette dernière peut aller voir un rawaja et lui proposer d’aller boire un verre, ce qu’elle s’interdirait avec un jeune homme de son propre pays. En tous les cas l’invitation et les rendez vous doivent toujours avoir lieu dans «l’espace public », à la fois tribunal et témoin irréprochable.

 

 Comment ne pas reconnaître avec quelle subtilité ils ou elles vont redoubler de charmes pour d’abord déstabilisé leur proie avant de leur faire naître des sentiments ? Des regards longs, ces sourires, des explosions de rires, la bonne humeur permanente malgré des difficultés matérielles ou à cause de l’omniprésence familiale (jamais trop contestée car la famille est le Veau d’or  qui ne peut être critiquée, mais des envies de liberté se laissent entendre, néanmoins difficiles à assumer)… De l’autre côté, c’est surtout le sentiment de plaire, de se sentir unique... Dans ces prémices d’Amour courtois, se mêlent la distance, qu’impose l’environnement et le désir.   Et là encore le chasseur saura user des poids de son pays de ses poids culturels pour animer la relation. Il dit que c’est compliqué pour lui, que sa famille n’acceptera jamais une telle relation et que n’hésitant pas à avancer que c’est aller à l’encontre de ses convictions et valeurs…. A moins qu’ils se marient et qu’ils partent ensemble. Un mauvais scénario de Roméo et Juliette. Le mariage, seul espace qui autorise et permet le bonheur légitime.

 

Alors on s’étonnera, comment manquer autant de sensibilité pour se laisser manipuler ? Pour ne pas voir ô combien le mensonge imprègne ces mots de velours ?  Certes, de temps à autre ces relations reposent sur un contrat tacite, « Jeunesse contre passeport ». Mais j’observe et j’entends ces histoires sordides, qui débutent dans des amours promis dont l’épanouissement est consubstantiel du mariage mais qui peut dériver bien vite vers l’isolement, l’ennui ou la multiplication de bornes… Une fois dans le pays du rawaja, la relation se complique, l’idylle se fissure sous les coups d’un naturel-culturel qui revient « Tu ne peux pas sortir comme ça !», « je ne veux pas voir ta famille. Ils ne m’aiment pas, ils croient que l’on s’est marié parce que je voulais quitter mon pays », « finalement, c’est important pour moi que l’on fasse un mariage religieux ».

 

Habiter dans le nouveau pays est aussi synonyme de violences pour celui qui arrive, quitter un environnement qu’il connaît pour entrer dans un univers qui ne l’attend pas et qui est loin de correspondre à l’imaginaire véhiculé… Il s’imaginait les SDF élégants[1] et découvre qu’ils sont nombreux, qu’ils meurent de froids en hiver. Ils découvrent la solitude dont l’aboutissement est de laisser les aïeux « crever » dans des chambres de bonnes[2].

 

 

« On a envie d’y croire. Même si on sent que c’et faux. Il arrive un moment où entendre ça… ça fait du bien », me disait une amie. C’est ainsi que l’on a à souffrir des apologies, à recevoir des cadeaux, que l’on  nous offre nombre de jus et de café, parce qu’ils/elles ne tolèrent pas que l’on puisse payer… L’issue ? Se décomposer en remerciements … mais du regard bien laisser comprendre que vous n’êtes pas dupe. Nul mot ne sert pour interrompre cette relation, ne pas modifier votre comportement et au contraire souligner que vous êtes ravi de cette amitié. Alors progressivement la relation diffère et une réelle confiance s’instaure, avec le temps vous vous hasardez à ironisez sur ses stratégies employées à vous égarer, il en rie lui-même. Puis vous lui présentez un de vos amis rawaja et il s’élancera alors dans une nouvelle campagne…

 

 

Mais la chasse a ses règles réversibles et certaines (bien plus souvent que certains) se voient déplorer le dicton implacable dans ces cultures où l’honneur est parfois la seule richesse du « qui croyait prendre est pris »…

 

 

Une amie soudanaise me demandait pourquoi nous, les étrangers, nous n’en parlions pas entre nous… pourquoi nous n’invitions pas à être plus prudent celui qui se laisse charmé (quand celui-ci est marié, quand le « chasseur/euse » a déjà mauvaise réputation, ou demande de grosses sommes d’argent…)… Elle argumente qu’ici tout le monde, que se soit les voisins, les anciens professeurs, l’employeur, la famille allant jusqu’à y consacré un quasi-Haut-Conseil, ne se gêne pas pour donner son opinion sur un/e vague mari/épouse potentiel/le… Je lui réponds que notre silence est le fruit de la sacro-sainte liberté individuelle, chacun colore sa vie comme il entend. Ce n’est non pas de l’indifférence, car si conseil est demandé avis sera rendu. Mais on feint l’ignorance jusqu’à ce que le concerné veuille en parler, si jamais il veut.

 

 

Partir, quitter, changer de vie ou plutôt changer de cadre de vie…. D’autres ont des diplômes, ou la possibilité d’en obtenir, et il y a tous les autres qui ont des talents tel que taper dans un ballon, chanter, peindre… qui leur deviennent des passes. Mieux ! Ils se voient accueillis avec tous les honneurs d’un chef d’Etat à condition qu’ils rapportent les mises escomptées dans ce pari qui consiste à les faire venir. Des situations déjà plus analogues à ceux qui dans les pays riches, ont des répertoires, des connaissances, des compétences et qui changent de pays en changeant d’adresse et d’emploi… Situation un peu différente dans le fait que ces derniers sont invités. Pas besoin de chercher une nationalité bienveillante puisqu’au besoin on la leur procure…

 

 

Dans ces pays dit en voie de développement, on assiste à cet écart croissant entre ceux qui surfent sur la curée de leur pays tandis qu’une large partie de la population en bénéficie à la marge… Pour eux partir, n’est pas une fin mais bien un moyen, élargir des marchés, envoyer ses enfants dans les meilleures universités….

 

 

A ceux qui ont comme parent la misère, comme lendemain le désarroi comme horizon d’autres continents, à ceux là, restent les trains d’atterrissage ou des embarcations de fortunes… on connaît la suite.

 

 

 

Dans ce monde de droit, on comprend mieux pourquoi certains le cherchent particulièrement et aussi rationnel que le Droit prétend être, ces derniers entrent dans la brèche de l’affectif en guettant ce fameux « contrat de mariage ».

 

 

 

Mais j’ai parlé de ceux qui partent… on m’a bien demandé «et vous, pourquoi venez vous ? ».

 

 

Alors vient le doute ces paroles, ces regards, ces je t’aime soufflés en différentes langues sont ils toujours intéressés ? Je souhaiterais confier « je sais que non »…

 



[1] Question que l’on m’a posé « est ce que c’est vrai que les gens qui vivent dans la rue à Paris sont bien habillés ? »

[2] L’épisode de la canicule a beaucoup choqué, et il n’est pas rare que l’on interroge sur le fait que les différentes générations d’une famille ne puissent pas vivre sous un même toit.

Par mok - Publié dans : quelquesmotsduliban
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Mercredi 31 janvier 2007

La mauvaise nourriture, le logement malsain, les soucis de toutes sortes, l’ennui, la rage continuelle au milieu des nègres aussi bêtes que canailles, tout cela agit très profondément sur le moral et la santé en très peu de temps. Une année ici en vaut cinq ailleurs. On vieillit très vite, ici comme dans tout le Soudan.

 

 

Arthur Rimbaud

 

Lettre à sa mère, 20 février 1891

 

***

 

 

Dans le rayon des phares apparurent deux grandes et minces silhouettes qui avançaient dans, l’obscurité, sur le bas côté. Ces hommes étaient de grandes tailles pour être du Nord, ils devaient venir de l’Ouest ou du Sud, plutôt du Sud. Eux aussi semblaient attirés par ces lueurs roses qui émanaient de l’étal de boissons. De jour, des essaims de mouches tournoyaient à l’endroit où brillait le néon, alléchées par l’odeur écoeurante des fruits trop mûrs. Elles finissaient par se poser derrière la bicoque, là où s’entassaient  et pourrissaient les pelures. Comme les mouches, les gens venaient ici, voyageant pendant des jours à l’arrière des camions, attirés par des richesses auxquelles ils ne comprenaient pas grand-chose. Ils espéraient goûter au fruit de la prospérité ? Un ami ou un parent leur procurait souvent un travail dans la construction. Parfois ils arrivaient au même résultat tout seul, par leur propre persévérance. N’étant pas qualifiés, ils étaient en général formés par un homme du Nord ? Ils étaient traités comme des bêtes, voire pire, néanmoins l’occasion étaient rares, ils pliaient l’échine, enduraient les insultes et se contenaient d’un pitoyable salaire. Ils habitaient avec femmes et enfants, à un jet de pierre de grandes bâtisses construites sinon par eux, du moins par leurs prédécesseurs. Chaque jour, dans un nuage de poussière, d’autres arrivait du désert, trébuchants et assoiffés, dans l’espérance d’échapper à leur destin dans cet oasis de promesses électriques sur le point de faillir. Bientôt le mirage s’estomperait et il ne resterait que sable et lumière.  

 

 

Jamal Mahjoub

 

La navigation du faiseur de pluie, éd. Babel

 

 

***

 

 

L’Européen et l’Africain ont une conception du temps différente, ils le perçoivent autrement, ont un rapport particulier avec lui. Pour les Européens, le temps vit en dehors de l’homme, il existe objectivement, comme s’il était extérieur à lui, il a des propriétaires mesurables et linéaires. […] L’Européen se sent au service du temps, il dépend de lui, il en est le sujet. Pour exister et fonctionner, il doit observer ses lois immuables et inaltérables, ses principes et ses règes rigides. Il doit observer des délais, des dates, des jours et des heures. Il se déplace dans les lois du temps en dehors desquelles il ne peut exister. Entre l’homme et le temps existe un conflit insoluble qui se termine toujours par la défaite de l’homme : le temps détruit l’homme.

 

 

Les Africains perçoivent le temps autrement. Pour eux le temps est une catégorie beaucoup plus lâche, ouverte, élastique, subjective. C’est l’homme qui influe sur la formation du temps, sur son cours et son rythme. Le temps est même une chose qu’il peut créer, car l’existence du temps s’exprime entre autres à travers un évènement. Or c’est l’homme qui décide si l’évènement aura lieu ou non. Si deux armées ne s’affrontent pas, la bataille n’aura pas lieu (et donc l temps ne manifestera pas sa présence, n’existera pas). Le temps est le résultat de notre action, et il disparaît quand nous n’entreprenons pas ou abandonnons une action. Le temps est un être passif et surtout dépendant de l’homme. Pour le traduire en terme pratique, cela veut dire que si nous allons à la campagne où doit se tenir l’après midi une réunion, et qu’il n’y a personne sur les lieux de cette réunion, la question « quand aura lieu la réunion ? » est insensée. Car la réponse et connue d’avance « quand les gens sont réunis. »

 

C’est pourquoi l’Africain qui prend place dans l’autocar ne pose aucune question sur l’heure du départ. Il entre, s’installe à une place libre et sombre aussitôt dans l’état où il passe la majeur partie de son existence : la torpeur.

 

 

Ryszard Kapuscinsnki

 

Ebène, Aventures africaines, ed. Plon

 

 

***

 

 

Je sais bien que, rue d'Belleville,
Rien n'est fait pour moi,
Mais je suis dans une belle ville :
C'est déjà ça.
Si loin de mes antilopes,
Je marche tout bas.
Marcher dans une ville d'Europe,
C'est déjà ça.

Oh, oh, oh, et je rêve
Que Soudan, mon pays, soudain, se soulève...
Oh, oh,
Rêver, c'est déjà ça, c'est déjà ça.

Y a un sac de plastique vert
Au bout de mon bras.
Dans mon sac vert, il y a de l'air :
C'est déjà ça.
Quand je danse en marchant
Dans ces djellabas,
Ça fait sourire les passants :
C'est déjà ça.

Oh, oh, oh, et je rêve
Que Soudan, mon pays, soudain, se soulève...
Oh, oh,
Rêver, c'est déjà ça, c'est déjà ça,
C'est déjà ça, déjà ça.

Déjà...

Pour vouloir la belle musique,
Soudan, mon Soudan,
Pour un air démocratique,
On t'casse les dents.
Pour vouloir le monde parlé,
Soudan, mon Soudan,
Celui d'la parole échangée,
On t'casse les dents.

Oh, oh, oh, et je rêve
Que Soudan, mon pays, soudain, se soulève...
Oh, oh,
Rêver, c'est déjà ça, c'est déjà ça.

Je suis assis rue d'Belleville
Au milieu d'une foule,
Et là, le temps, hémophile,
Coule.

Oh, oh, oh, et je rêve
Que Soudan, mon pays, soudain, se soulève...
Oh, oh,
Rêver, c'est déjà ça, c'est déjà ça.
Oh, oh, oh, et je rêve
Que soudain, mon pays, Soudan se soulève...
Oh, oh,
Rêver, c'est déjà ça, c'est déjà ça.

C'est... dé... jà... ça.

 

 

Chantée par Alain Souchon

 

Paroles Laurent Voulzy

 

Disque : C’est déjà ça !

 

Par mok - Publié dans : quelquesmotsduliban
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Dimanche 28 janvier 2007

Les voyages et les destinations n’épargnent pas de ces menues tâches qui remplissent le quotidien et auxquelles vous devez vous soumettre. Le travail, ces derniers jours ne m’a gère donné le temps de m’y consacré, c’est pourquoi en ce vendredi jour, jour de « repos » il me faut les affronter. 

 

 

 

Je suis réveillé par un des chats qui mordillent mes pieds qui dépassent de sous les draps d’un lit que je n’ai pas fait depuis quelques temps. Je me dirige vers la cuisine pour y constater La priorité. A côté de la machine à laver trône 4 bassines qui débordent de linge sale de la petite communauté que nous formons dans la maison. J‘entreprends un premier tri, le blanc, les draps, les laines indispensables il y a trois semaines sont aujourd’hui à plier et à ranger au fond d’un placard, les températures frôlant désormais les 30°. J’attrape la lessive et remarque qu’il n’y a plus de soupline…. On me dit de lancer une machine sans ce « luxe » futile…. Je réplique que je n’ai pas envie de porter des chemises râpes à fromage… Je pars en acheter. Il est un peu tôt, mais ça me donnera l’occasion de faire une petite promenade. L’épicier du coin de la rue est fermé, évidemment. Je continue ma traversée de rues désertes, je croise quelques hommes assis par terre contre des murs, qui ont certainement dormi à l’endroit même où ils se tiennent, certains me font un signe de la tête. Je passe devant un garçon debout devant une charrette sur laquelle sont disposés des sacs en plastique, je lui en désigne un. Ces sacs renferment des pains ronds et plats encore chauds. Enfin je trouve un épicier. Au fond du magasin derrière des sacs de poids chiche je trouve une bouteille de soupline[1]. Je rentre à la maison et enfin lance la machine après avoir verser dans le tiroir prévu à cet le liquide tant désiré…. 

 

 

 

J’ouvre le frigo, sans surprise je découvre quelques œufs, des olives et des restes de la veille…. Conclusion, il est grand temps de faire des courses. Avec Leila nous appelons Walid un ami soudanais qui nous avait promis de nous amener au plus grand souk de Khartoum. On l’attend un quart d’heure à peine avant qu’il arrive.

 

 

 

Nous marchons cinq minutes sur le sable avant de rejoindre une route goudronnée. Actuellement seulement les grands axes ont le privilège d’être recouvert d’asphalte. Nous nous serrons sur la banquette arrière du rakcha qui nous amène au marché. Les rakcha sont des motos à trois roues. Le chauffeur généralement un éthiopien est collé au petit pare brise tandis que les clients sont à l’arrière la tête à côté de hauts parleurs grésillants d’où s’échappe des musiques au rythme inspirés du reggae. Devant nous un camion dans lequel sont entassées des chèvres, derrière une longue Mercedes neuve.

 

 

 

 

 

 

Nous déambulons dans un marché couvert en dessous duquel il fait étonnement frais, en effet l’air circule facilement entre les étales. Leila cherche des tissus pour recouvrir des canapés alors nous nous rendons dans l’allée des tissus. On passe l’allée des jouets pour enfant puis celles des chaussures qui sont accrochées aux murs des modestes boutiques. Les tissus sont souvent ternes ou au contraire dorés aux motifs de fleurs d lys quand ce ne sont pas des roses. Enfin Leila a repéré un velours sous des piles d’autres tissus roulés, elle demande le prix, mais elle sait qu’elle ne l’acheta aujourd’hui. Elle en a besoin d’une grande quantité et donc souhaite d’ abord réfléchir. Elle sait que le temps est un ingrédient essentiel pour négocier, « J’adore ça, j’adore ça, me dit elle en clignant des yeux…. » Je me rappelle des commentaires d’une amie en Egypte, « vous, les hommes vous n’avez pas la patience de marchander, c’et bien pour ça que dans les pays arabes ce sont les femmes qui tiennent les cordons de la bourse. »

 

 

 

 Maintenant il nous faut un balai, ou nous dit qu’il faut traverser tout le marché pour trouver ustensiles de cuisine et autres babioles nécessaires pour le ménage. Dans les allées on croise des élégantes qui achètent de l’henné, des adolescents qui se promènent avec des assiettes de foul [2]qu’ils vendent aux maraîchers, un mendiant qui s’énerve qu’un gamin essaie de lui attraper son cheich. Bien sûr on nous regarde, les commerçant étant intrigués de voir des « khawaja[3] » courir d’une allée à une autre les bras encombrés. Enfin, on entre dans la marché aux légumes ont l’atmosphère est bien moins disciplinée que le précédent. Les étales de légumes et de fruits permettent difficilement de circuler côte à côte. Les odeurs de viandes se mêlent à ceux des courgettes qui fermentent par terre. On achète, des aubergines aux formes monstrueuses, des mangues molles, des tomates vives, des bottes énormes de persil…. Puis, une apparition. Des pommes. Devant l’étale, personne. Je devine aisément la raison, le prix. Il faut dire qu’elles sont exportées du Liban. Je m’avance et lui demande combien vaut le kilo, la réponse est exorbitante je parviens à peine à faire diminuer le prix, mais depuis le temps que j’en rêvais… certes j’en ai vu ailleurs depuis que je suis arrivé mais je trouvais indécent d’acheter un kilo de pomme qui vaut l’équivalent d’un kilo de bananes, d’oranges, de concombres, d’ognons et de si œufs. Tant pis j’en achète deux kilos, ça me fera deux jours….

 

 

 

Au retour les balais dépassent du toit des rakcha, les fruits et légumes sont dans les cocottes elle-même placés entre nos pieds et sur nos genoux…

 

 

 

Les courses ont duré trois heures.

 

 

 

Arrivé à la maison je me plante devant la machine à laver que je vide pour la remplir aussitôt.  Avec Leila, nous allons étendre le linge puis revenons à la cuisine pour ranger les achats. En passant devant la cuisinière mes pieds collent au sol. Il est temps de passer la serpillière d’autant plus que la cuisine devient un festin pour les fourmies, d’une autre dimension que celle que l’on connaît en Europe. Elles circulent à peine dérangées par notre présence. Les allures de capharnaüm de la maison s’expliquent par le fait que la femme de ménage soit malade. Le ménage terminé c’est la machine à vider de nouveau pour encore la remplir j’amène le linge dehors et découvre qu’une heure et demi a suffi pour que ce que nous avions étendu soit déjà sec…..  et commence déjà à être recouvert d'une pellicule de poussière dont je soupçonne sa capacité à réduire à néant le lavage ! 

 

 

 

Enfin je me laisse tomber sur une banquette de la terrasse. Et commence à fumer une cigarette en ouvrant un livre, quand j’entends  que l’on m’appelle « Mathieu, j’ai bien peur que nous ayons plus d’électricité d’ici ce soir. Il faudrait aller payer[4] »….  J'ai la drôle impression que le "il faudait" anonyme n'est pa dénué d'intention... et d'attente une initiative " volontaire".


[1] Certes il n’y a pas écrit « Soupline », puisque c’est écrit en arabe, mais je déduis à l forme de la bouteille et à l’image qui montre une petite fille qui se caresse le visage avec des draps….

[2] Le foul est un plat très nourrissant à base de fève qui est l’alimentation de base des familles modestes du soudan mais aussi d’Egypte. Il se sert dans une bassine dans laquelle tous ceux qui sont invités à partager le repas, plonge un morceau de pain pour pincer les fèves. Le foul a cuit au moins pendant huit heures dans des bassines en fer en forme d’amphore, de sort que l‘aliment devient toxique car trop ferrugineux ce qui expliquerait nombre de maladies. Progressivement l’inox et l’aluminium remplace le fer.

[3] Les soudanais ont pour habitude d’appeler les blancs, des « khawaja ».

[4] Le consommateur d’électricité doit se rendre à l’agence de la société fournisseur pour acheter un crédit, du montant qu’il souhaite. Le crédit décroît à mesure que l’électricité est utilisée. Le service n’et donc plus assuré quand le compte est vide.

Par mok - Publié dans : quelquesmotsduliban
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Samedi 13 janvier 2007
Par mok - Publié dans : quelquesmotsduliban
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Samedi 13 janvier 2007

C?est sans peine que je me réveille tôt. Les nuits sont longues puisque les soirées sont courtes, les distractions étant restreintes. Je décide d?aller acheter du pain et des croissants à un café qui fait aussi office de boulanger. Ce café est certainement le premier d?une série d?autres restaurants et de lieux destinés à une clientèle étrangère et à la bourgeoisie soudanaise. Situé à un carrefour il est entouré d?un jardin luxuriant. Les serveurs sont malais, éthiopiens parlent parfaitement anglais mais baragouinent seulement quelques mots d?arabes et prononcent en français  presque sans accent « bonjour », « croissant » ou « merci ». J?arrive trop tôt, je décide de me promener pour y revenir un peu plus tard. La ville dort encore. Les volets des commerces sont encore baissés, tandis que sur les trottoirs des vendeurs de légumes commencent déjà à disposer en pyramide les 12 oranges ou les 12 tomates[1], les aubergines s?élèvent ajustées entre les courgettes et les combos[2] . Loin d?une anarchie apparente de couleurs, les légumes sont disposés avec soin et sont régulièrement arrosés d?eau durant la journée pour les maintenir frais mais aussi afin qu?ils ne perdent de leurs couleurs vives à cause de la poussière qui pourrait chasser les clients vers les autres étales distants d?une dizaine de mètres à peine. La promenade est encore agréable, les voitures étant encore rares, on croise plutôt des charrettes tirées par des ânes souvent conduits par des enfants. Progressivement à cause de la circulation la poussière et le sable s?élèveront et vous pousseront à vous retrancher derrière les murs de votre maison.

 

 

En ce vendredi, jour férié dans les pays où l?islam rythme le calendrier, avec Julien, Samira et Karim nous décidons d?aller déjeuner en dehors de khartoum. Julien qui a une voiture et qui réside au Soudan depuis plus longtemps que nous autres, souhaite nous emmener sur les berges du Nil Blanc. En chemin nous prenons Mariam et sa petite fille de 10 ans Emira. La traversée de la ville pour en sortir est longue, à cause de la circulation et des nombreux marchés qui bordent et débordent sur les routes que nous empruntons. La ville est aussi très étendue, c?est en effet près de 8 millions d?habitants qui se serrent dans des baraques de plein de pieds. Les immeubles sont rares et très récents, mais beaucoup sont en constructions et dors et déjà réservés à une population riche. Enfin nous sortons de Khartoum et suivons la route qui traverse le désert, au loin des villages se dessinent. Les maisons de briques brunes se foulent aux pieds des mosquées ivoire dont seuls les minarets ébauchent des reliefs à ce paysage plat.

 

Nous nous arrêtons dans une petite ville afin d?acheter de quoi compléter notre déjeuner. Sans discrétion les regards se tournent vers nous et déjà des maraîchers nous interpellent avec sourires. Je décide de confier quelques billets à Mariam pour acheter du raisin et des oranges, les prix que l?on m?annonce sont triplés. J?accepte, bien sûr, de payer plus cher  que la population locale bien que je négocie toujours un peu (ce qui surprend et amusent les vendeurs, rappelons que j?ai été formé à Alexandrie?), mais j?avoue de profiter de Mariam qui semble être redoutable non seulement pour marchander mais aussi pour déceler les fruits de la plus belle qualité.

 

 

Nous sortons de la route roulons sur un sol chaotique avant de s?engouffrer dans une forêt pauvre. Les arbres, sont essentiellement des ibiscus bas dont les racines font des vaques sur le sable avant de s?enterrer définitivement. Nous passons quelques cahutes habitées par des bédouins pour l?instant invisibles. La voiture s?arrête, nous descendons sans omettre de prendre nos victuailles afin de les emmener près de l?eau. Le Nil blanc. Le fleuve est très large à cet endroit, il forme quasiment un lac.  Julien nous apprend que souvent des jeunes viennent dans ces environs dans la journée ou le soir avec d?énormes baffles et tout ce qui est nécessaire pour écouter de la musique, danser et s?amuser. L?application des lois et la pression communautaire se relâchent à mesure que l?on s?écarte des murs de la cité.

 

Mariam, qui s?est découverte la tête marche lentement sur le semblant de plage en réajustant son « sob[3] » sur ses épaules alors qu?il bat dans le vent.  Plus loin quelques femmes sortent des buissons et entrent dans l?eau avec des draps et autres linges pour ensuite le nettoyer. Plus tard c?est un vieillard qui vient remplir d?eau deux récipients en plastique. Il porte une djellaba poussiéreuse et est couronné d?une traditionnelle étoffe blanche à liserées bleue qui cercle sa tête ridée. Enfin nous sommes rejoints par des chèvres gardées par un berger de 8 ans à peine. Il se traîne avec nonchalance visiblement ennuyée que ces bêtes se dispersent et puissent avancer aussi lestement. 

 

Nous restons allongés sur le sable à déguster des mangues et à profiter d?une température douce et du silence à peine perturbé par le clapotis des vaguelettes ou le craquement des branches sèches sous les pattes des chèvres.

 

D?une voix grave non dénuée de cynisme, Julien déclare :

 

_Ayons une pensée ému pour ceux qui, à Paris, sont coincés dans le RER ou encore à ceux qui s?engouffrent dans la station des Halles pour prendre leur métro !!! Et qui recevaient avec compassion la nouvelle de notre départ pour ce pays !

 

Eclats de rire?

 

 

Enfin nous nous arrachons de cette torpeur pour reprendre la route vers Khartoum, il nous faut deux heures alors que nous sommes à peine à 50 km de la ville. Dès l?entrée dans  la banlieue, Mariam relève le voile sur ses cheveux.

 



[1] d?autres marchands préfèrent vendre au kilo

[2] petits légumes coniques, verts et poilus, délicieux une fois revenus à la poêle avec de l?ail

[3] à assimiler aux saris indiens, les soudanaises le portent de multiples manières mais veille à ce qu?il couvre la tête

Par mok - Publié dans : quelquesmotsduliban
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