« Non Monsieur, il est impossible de ressortir de la zone internationale. Certainement pas pour fumer une cigarette. Dites vous que c’est pour votre bien. » La police des frontières a l’amabilité irritante de veiller sur votre santé…. C’est en vain que j’aurai arpenté durant une heure le hall de l’aéroport pour trouver une zone fumeur.
L’avion décolle. Par le hublot, s’observe l’étalement désordonné des lumières de Paris, au milieu d’elles se dresse la tour Eiffel qui s’invente phare au bord de la Seine avec son jet de lumière qui tourne en guise d’alouette.
Un peu avant l’arrivée à Doha d’où je prendrais une correspondance pour la destination finale, j’entre en conversation avec mon voisin pour qui mon intérêt était né 6 heures plus tôt lors de l’embarquement. J’avais en effet remarqué son passeport libanais. Ce dernier n’a pas l’intention de revenir dans son pays natal, il travaille désormais à Abbu d’Abi où il gagne « beaucoup, beaucoup d’argent ». M’interrogeant sur la raison de mon voyage je lui apprends que je me rends à Khartoum. Il met un terme à la conversation en répondant que les salaires sont bas et que se sont les chinois qui remportent tous les marchés.
Les quelques heures passées à Doha au Qatar permettent de constater ce qui s’entend dans les médias à propos des pays de la péninsule arabique : les nationaux délèguent le travail aux émigrés. Ainsi dans les halls de l’aéroport aux nombreuses boutiques de luxe malgré sa petite taille, quelques qataris se croisent, ils marchent vite dans leur djellaba d’un blanc immaculé qui se termine en un turban et collent à l’oreille leur téléphone portable dont on devine le chrome ou l’argent. Les employés sont d’origines malaises, vietnamiennes, pakistanaises…
Enfin je prends place dans l’avion à moitié plein, quelques européens, des soudanais guère plus nombreux mais plus de la moitié des voyageurs sont chinois. J’apprendrais plus tard que Khartoum est loin d’être cette ville isolée, échouée au milieu du désert… Le Soudan attise les ambitions, ce qui se traduit par une importante affluence d’étrangers.
Je sors de l’aéroport sans être contrôlé par la police. J’en reste très étonné puisque l’on m’avait mis en garde de la fouille des valises pour vérifier que l’alcool n’entre pas sur le territoire. Contrôle qui pousse jusqu’à la garde de l’ordinateur portable pendant 24 heures le temps de s’assurer qu’il ne contient ni d’images ni de films susceptibles d’éveiller les sens (avec tout la relativité et la subjectivité de l’appropriation de tels supports).
Enfin je dépose mes affaires dans la maison où je resterais logé le temps de trouver mon propre appartement. La quiétude du jardin qui entoure la villa d’un jaune sable tranche avec les avenues qui l’environnement. Sur la terrasse sont disposées des banquettes poussiéreuses que je prends possession pour enfin fumer une cigarette male roulée. Maari, le gardien de la maison, tout en arrosant les bougainvilliers qui grimpent sur les colones devant de l’entrée de la maison, me raconte qu’il vient de l’Erythrée (région au nord de la Somalie). Il a 21 ans et a quitté sa famille à 19 pour chercher du travail à Khartoum. Il a appris l’arabe en deux ans et s’est récemment inscrit au Centre Culturel Français pour suivre des cours de français. Remarquant son désir de parler je me hasarde à lui demander ce qu’il pense des évènements actuels de la Somalie. Il préfère revenir sur le passé de la corne d’Afrique donnant les dates précises des évènements politiques pour finir sur un « It’s not good » pour résumer la situation actuelle. Bien que son anglais soit très correct, j’ai du mal à le comprendre, à l’entendre plus précisément, il s’exprime d’une voix basse et lancinante. Les quelques soudanais que j’ai rencontré jusqu’à présent semblent partagés cette manière de parler qui invitent à en faire de même.
Au coucher du soleil, des moustiques assaillent les lumières et nous même. Je me rends compte que je suis loin de suivre les conseils du médecin lors de mon passage au service des maladies tropicales de l’hôpital. Je suis pied nu alors qu’il avait scrupuleusement recommandé de porter des chaussettes, je ne m’enduis pas de produit sensés faire fuir les moustiques (et autres… tant les odeurs doivent fâcher les phéromones), je n’ai pas pris le médicament protégeant du paludisme et enfin au pied de la terrasse de petites flaques se sont formées autour des plantes que Maari arrosent « éloignez vous des points d’eau, se sont des nids à infections ! ». Je délaisse la bienveillance alarmiste du médecin qui légitime les fonds de son service pour me fier au vécu de ceux qui habitent ici.
Un peu plus tard dans la soirée nous prenons un taxi pour aller au souk afin d’acheter une couverture. Après quelques tractations nous définissons avec le commerçant un prix honnête, du moins sur lequel on s’entend.
Alors que je me couche j’entends encore mon ôte s’esclaffer en prédisant que dans trois mois je ne pourrais pas m’endormir sans climatisation.
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Je dépose mes affaires dans la maison