Ces écrits n’ont aucune prétention journalistique ou scientifiaue d’une situation particulière. Comme je l’avais avancé en introduction de ce blog, ce ne sont que des perceptions subjectives.
12 juillet 2006
Courbé devant l’ordinateur à côté de ma responsable de stage, nous essayons tant bien que mal de dresser un tableau de comptabilité, quand j’entends avec soulagement, le téléphone sonner… quelques minutes de répit. L’expression de ma responsable se fait présage de mauvaises augures, j’imagine déjà un discours à rédigé (ce qui signifie la mise entre parenthèse de notre travail pendant au moins une journée), une nouvelle personnelle grave… a l’écoute de la conversation, je comprends qu’il est question « d’évènements » que très vite les médias se chargeront d’appeler « un début de guerre ». Devant traverser le Service Culturel, je constate que sur tous les écrans de télévision se répètent les même scènes de violence et de dépit, des chars de l’armée israélienne soulevant des nuages de fumée dans leur déplacement précipité, une explosion rompant la quiétude d’un village entouré de bananiers, des visages défaits d’hommes constatant la destruction du pont de l’autoroute reliant Beyrouth à Tyr, la ville la plus importante du Sud au Liban. Cette ville est vantée pour l’étendue des plages, la nonchalance des habitants, les criques où quelques tables de restaurants sont jetées avec pour seule lumière des bougie et des étoiles qui se confondent… désormais Tyr est isolée, appartenant à un territoire coupé, ce qui est désormais banni des visites de loisir, pour y perdre du temps et en gagner d’autre….
Israël répondrait à la provocation du Hesbollah qui a enlevé deux de ces soldats. Tout de suite le mot est prononcé : disproportionné, la suite des évènements ne fera que le confirmé.
A 20h en sortant du bureau je lève les yeux vers la chancellerie, immeubles qui dominent le centre culturel et qui en est séparé par un haut mur. Il s’y trouvent tous les bureaux attachés aux questions politiques et diplomatiques de l’Ambassade, par les étroites fenêtres on devine des ombres sortir d’une porte pour s’enfoncer dans d’autres, certaines se bousculent dans les couloirs, cette intense activité tranche avec le calme relatif qui règne d’habitude…
13 juillet 2006
Comme tous les matins mes gestes l’emportent sur ma raison. Méthodiquement mais inconsciemment je reproduis ce rituel quotidien, me lever, aller à la cuisine, mettre de l’eau à chauffer, remplir un bol de céréales, plonger un sachet de thé dans l’eau chaude, saisir un paque de lait, le verser sur les céréales puis dans le bol dans lequel a infusé le thé… Un bruit au loin m’interrompt, puis un autre plus important encore, se sont des explosions. Elles continuent de plus belles. Certes Beyrouth est une ville bruyante, les klaxons, la circulation, les travaux et marteaux piqueurs, les pétards et feux d’artifice sont quotidiens… Mais à 6h40, la force des explosions faisant vibrer les vitres ne laissent peu de doutes… Des bombardements ont bien lieu dans les environs de Beyrouth. Je branche une radio et attend avec impatience des infos qui 20 minutes plus tard donneront raisons à mes craintes. Ces explosions sont ceux de bombardements. Israël a détruit deux pistes de l’aéroport international se trouvant au sud de la capitale. Attaque stratégique et symbolique, si la raison des attaques du Liban sont d’affaiblir le hesbollah, un tel bombardement sanctionne un pays et l’accuserait presque d’être de connivence avec le terrorisme… La manœuvre est grossière et injustifiée le hesbolah au Liban avait entrepris de progressivement entrer dans le jeu politique, meilleur moyen pour défendre les intérêts de la population dont il est investit à représenter, à savoir des palestiniens, qui souffrent de n’avoir aucun droits au Liban et des droits bafoués régulièrement dans leur semblant d’enclos baptisé curieusement par une appellation qui interroge le droit international « autorité palestinienne ». Néanmoins, le Hezbollah n’est pas blanc, et ses provocations à répétions aiguisent un Etat souffrant de se sentir sous une perpétuelle menace.
Bien sûr l’attaque de l’aéroport aggrave la situation, il sera les prémices d’une violence qui gagnera en intensité tout au long de la journée. Ce déchaînement touchera les infrastructures chèrement reconstruites après la fin des dernières violences au début des années 1990, usine électrique, routes, bases militaires. Les bombardements certes ciblés ne se restreignent plus à la région Sud mais touchent Baalbek, Saida, les quatre points cardinaux du pays ont été visé. Les fondements de la liberté sont progressivement rognés à mesure que le pays subi les assauts circuler, se loger, les constructions matérielles devenant gravats. L’exode du Liban a commencé, les touristes et autres se ruent vers Damas avec des bus et des taxis collectifs qui profitent de la situation pour multiplier les prix, le traditionnel Beyrouth-Damas qui coûte 10 dollars, atteints les 400 dollars. Mais cette hausse des prix est attendue sur l’ensemble de la vie, notamment à cause de la hausse du pétrole.
Ce n’est pas pour autant que Beyrouth sombre pour l’instant dans un drame collectif. Les discutions témoignent de perceptions qui diffèrent et s’opposent. Un français prévoie qu’une loi martiale spontanée s’instaure chez les libanais, les nuits ne seront plus attendues par les sujets du royaume des douceurs festives. Il regrette déjà ces heures nocturnes qui offrent des déhanchements sur les rythmes électroniques de sons orientalisés dans des hauts lieux épurés où s’empressent la nouvelle bourgeoisie libanaise, les arabes de la péninsule en quête d’excès se mariant avec les interdits de chez eux et les expatriés souvent célibataires et en mal d’affections éphémères.
Au bureau, une libanaise me demande comme à l’accoutumée comment je me porte. La réponse est invariable « bien », mais les bombardements du matin plonge dans une état « bizarre», les mots, choisis pour exprimer un sentiment qui tangue entre le malaise et l’attente sont aussitôt repris « non ce n’est pas bizarre, c’est terrible, nous sommes en guerre, nous avons connu la guerre, c’est terrible, vous ne l’avez pas vécu vous ne pouvez pas savoir ».
Dans la matinée, une amie m’appelle, « Mathieu il faut absooooolument que tu achètes des prrrrrrrovisions ! Ne sors pas de chez toi ! T’es où ? Tu travailles ? OK OK OK ! Alorrrrrs fais attention, achètes des prrrrrrrrovisions, moi je vais parrrrrrrtir dans ma maison dans la montagne, surtout tu ne sors pas de Beyrouth ! Bon maintenant je vais appeler Erik, puis Aude, tu comprends, il faut acheter des provisions !». Sa façon de rouler les « R », ses recommandations et ses craintes constantes pour qui croise son chemin, me font sourire… Je la devine de nature anxieuse mais il reste difficile de se positionner entre une inquiétude qui semble excessive et peut être une forme d’insouciance à envisager et percevoir la situation. Qu’importe, le travail nous rappelle à l’ordre… mais il reste d’abord à répondre à quelques courriels…
Dans le bureau nous éteignons la télévision, il ne sert à rien d’entretenir une paranoïa, en guettant de nouvelles images qui accuseraient de l’aggravation de la situation. Quelques amis appellent, certains se sont cloîtrés chez eux ne quittant pas des yeux les images médiatiques qui contrairement en Europe sont brutes de réalités, exposants les corps ensanglantés de familles, sortis de décombres. Lors du déjeuner, deux nouvelles tombent et sont entendues avec beaucoup d’ironie, d’abord le bal du 13 juillet est annulé, mais surtout c’est celle de la réception de M. l’Ambassadeur du 14 qui ennuie « moi qui voulait tant voire ces jardins, ces oliviers. J’espère qu’ils auront le bon goût de la reporter, les caves doivent être pleines ! ».
Dans la tour d’ivoire de Bureau où je travaille, ce qu’il se passe hors des murs est insondable… J’apprends au cours d’une discussion dans un couloir que la ville est calme, un calme d’ailleurs palpable dans le Centre culturel puisque peu d’élèves sont venus suivre des cours de français ou encore par le public qui s’est fait bien rare dans la médiathèque. Avant de sortir, je donne un dernier coup de téléphone pour savoir si la sortie restaurent prévue la veille, est maintenu « Je ne sais pas trop, tout risque d’être fermé et je ne suis pas sûr qu’il y ai du monde ». Je comprends. De toute manière je n’ai moi-même pas trop envie d’aller au restaurent. Avant de raccrocher, la voix au téléphone me rappelle ce qui devient une rengaine « va faire des provisions ! Du riz, des légumineuses, et bien sûr de l’eau, ne compte pas trop sur ton frigo… l’électricité risque d’être coupé ». Non pas à cause d’un bombardement de toutes les usines électriques mais à cause des blocus maritimes qui empêcheraient l’import du précieux or noir… Encore une fois quand je parle de ces provisions que les libanais m’obligent presque à acheter, les français lèvent les yeux au ciel, « certes en faire, mais d’ici à se transformer en épicerie » …
Le soir je vais manger chez des amis, bien sûr nous discutons de ce que nous appelons d’un commun accord, non prononcé, « guerre ». Une guerre qui s’invite, par ses explosions, c’est l’aéroport qui est une nouvelle fois bombardée. Je me trouve au quartier d’Aschrafié, des libanais nous garantissent que dans ce quartier précis nous risquons rien, il ne s’ trouve aucune infrastructure d’importance et surtout il n’est pas connu pour être habités par de partisans du hesbolla.
Enfin, plane l’inquiétude de la dégénérescence d’une guerre en une guerre civile… en effet une partie de la population ne soutient pas le Hesbolla et risque de leur faire le procès de l’attaque d’Israël… Le scénario de Les causes d’un scénario dont les plaies sont encore vives se tissent de nouveau, amenant à des conséquences que pour l’heure nous ne préférons pas envisager…
Puis nous changeons de sujet, d’abord nous nous questionnons surtout sur la solitude, cette dernière qui est normale et souhaitée par les français et les américains en présence devient inenvisageable, inacceptable, à éviter, par des libanais et l’apprécier révèlerait des maladies psychiatriques. Je retrouve ici ce qui déjà m’avait affecté en Egypte. Nous sommes dans des société profondément communautaire où l’individu n’existe pas, il n’est pas même pensé. L’un se fond dans un ensemble. Chacun se définit par sa famille, sa religion, son quartier, son club de sport, l’université qu’il fréquente… A cela se greffe la question le rapport à l’argent « les gens riches doivent avoir une grosse voiture pour être respecter, c’est comme ça ! », l’argent deuxième attribut pour donner la reconnaissance d’une personne. La conversation est douloureuse. Les libanais sont mal à l’aise, disent comprendre les européens, mais qu’ils ne peuvent pas changer le Liban. On leur parle d’une mobilisation collective d’association, de construire des solidarités voulues et non hérités… Ils s’excusent si on les trouve « conservateurs »… Ils immiscent la sensibilité dans un débat qui ne n’a d’intérêt que par les questions qu’il suscite et ne devrait pas mener à des jugements affectifs.
Je rentre chez moi en marchant. Les rues sont désertes. Le silence, les quelques voitures qui circulent, le déploiement des soldats suggère plantent un décor tronqué de Beyrouth… Je croise un ami syrien, il me dit aimer cette ambiance, se sentir libre, « the town is mine »… Plus loin ce sont deux soldats qui parlent à une fille dont la pose et la jupe laisse peu sur les intentions de chacun des membres du trio.
14 juillet 2006
Des explosions me tirent du sommeil. Les murs semblent tremblés sous les impacts qui paraissent proches. La banlieue de Beyrouth est directement visée. Je me lève dans le noir, traverse le salon et m’avance avec précaution sur la terrasse. Je ne vois rien, à quoi auraije du m’attendre. Je repars me coucher aussitôt, en chemin je remarque deux taches noires qui grouillent sur le sol. Les cafards profitent de la nuit pour faire de notre carrelage leur terrain de jeu… Vous allez voir ce que vous allez prendre si je vous croise en d’autres circonstances, mais en temps de bombardements serrons les coudes quelque soit les colocataires. Justement mon colocataire sort de sa chambre, on lâche presque simultanément « les connards ». Il est quatre heures les bombardements s’étendront sur une demi-heure.
En ce jour férié, je me retrouve face à mon ordinateur portable jetant un coup d’œil de temps à autre sur la plus « belle avenue du monde » (je ne prends pas parti, je répète), bien mesquine sur cette petite télévision d’un autre temps. Sous un ciel éclatant des troupes défilent fièrement… A intervalles irréguliers j’entends une explosion, quel contraste !
A toutes les heures je guette les informations retransmises par la Radio Française Internationale, le Conseil de sécurité des Nations unies doit se réunir, le gouvernement libanais répète inlassablement n’avoir aucun lien avec le Hezbolla, le Président des Etats-Unis estime « légitime » l’action d’Israël… Je retiens surtout d’abord qu’il y aurait plus d’une cinquantaine de victimes libanaises, pour la majorité des civils, que toutes les voies de communication sont coupées, les possibilités d’entrée et de sortir se restreignent comme une peau de chagrin, et ce soir Beyrouth sera peut être « plongé dans le noir »… Enfin l’économie du Liban est durement remise en cause (saison touristique qui s’effondre, infrastructures démolies, perte de confiance des potentiels investisseurs…), la frénésie qui entourait ce pays que l’on imaginait renouait avec son passé de « suisse du monde arabe », ce qui était tout de même faire abstraction d’une implacable réalité que les immeubles de luxe en construction ne sauraient cacher… la disparition d’une classe moyenne au détriment de deux mondes parallèles entre lesquels s’instaure la frontière de « l’avoir ».
Je vais enfin faire quelques provisions, j’espère ne pas trop acheter et de devoir tout délaisser sous prétexte d’un rapatriement.
L’après midi, je le confesse, je vais à la piscine avec mon voisin, d’ailleurs l’amie qui me recommandait de faire des provisions la veille m’appelle alors que je marche en direction du centre sportif « mais tu n’es pas fou !!! C’est la guerre !», Je lui réponds que je l’attends pour le soir, j’invite à un gala costumé comme alternative à la réception de l’Ambassadeur.
Cette heure de sport nous fait le plus grand bien. Du toit de l’immeuble où se trouve la piscine se voit des fumées noires s’élevait du côté de la banlieue sud. En rentrant à l’appartement nous retrouvons au bord de la route, deux amis penchés sur une feuille verte qui retient leur attention. A côté d’eux un libanais traduit le texte « c’est un tract envoyé cette nuit, par les juifs » nous apprend-il, « il dit qu’il faut quitter les quartiers où est implanté le Hezbolla ». Leur objectif est clair « briser la capacité de nuire du hezbolla…. Et mettre le gouvernement libanais face à ses responsabilités ». Ces deux amis croisés reviennent d’un quartier proche de l’aéroport. Ils ont aperçu le survol d’avions, décrits comme des points noirs qui précédaient les explosions au sol. Avant de se séparer, ils nous invitent à les rejoindre dans la soirée…
En rentrant je termine d’écrire sur mon ordinateur. Entre temps j’apprends que déjà des français sont rentrés en France dès le 12 juillet et que d’autres sont partis aujourd’hui même pour Istanbul en bus. Le consulat a répertorié tous les français du Liban, du moins ceux qui étaient reconnus afin de dresser une liste… au cas où. De son côté l’Ambassade a maintenu des permanences pour répondre aux questions par téléphone. Ces dernières auraient été nombreuses.
Des coup de klaxons intempestifs me tirent de mon fauteuil pour me penché par-dessus le balcon. Un défile de Jaguar blanche roule, sur leurs capots des roses blanches…un mariage, par les fenêtres je distingue des taffetas rose saumon et vert bouteille. Les libanais sont très soignes et font attention a leurs tenues de manière général…. Les sorties des églises lors d'un mariage laissent voire des défiles de robes bouffantes pour les mères et au contraire très fideles aux courbes du bassin pour les plus jeunes. Ces voitures habilles de roses blanches sont une parenthèse dans cette période de crise.
Vers 18 heures j’apprends par la radio que l’Ambassade recommande aux ressortissants français de rester chez eux.
Le soir venant, avec mon colocataire et mon voisin nous décidons de retrouver un ami qui reçoit et qui propose que tout le monde dorme chez lui, réunissant ainsi les français qui vivent seuls. Le vaste appartement a une vue magnifique sur Beyrouth, nous voyons encore les fumées s’élevait du cote de l aéroport.
15 juillet
La nuit a été très calme. En regardant les informations, nous comprenons que ce ne fut pas le cas pour tout le Liban, des ponts et des routes ont été détruits. L immobilisation du Liban se poursuit. Nous restons surpris d apprendre que le Hezbolla a pu atteindre et endommagé gravement un navire israélien et nous restons persuade que l armée libanaise est bien moins puissante que celle d’Israël et peut être que les forces résistantes du Hezbolla compte tenu de la faiblesse de l Etat et de l’appui syrien et iranien dont jouit ces dernies. Enfin nous restons choque que le Conseil de sécurité des Nations unies n est pas impose un cessez-le-feu dans la région…
Nous recevons par texto des nouvelles de nos amis français qui sont partis la veille pour Istanbul. Leur bus a été arrêté a plusieurs reprises et notamment a Tripoli, une ville a l extrêmement nord du Liban, qui a subi les assauts les plus violents de ces dernières heures. Des saoudiens auraient voulu réquisitionner leur bus, mais après moult tractations, ils ont réussi a repartir vers la frontière avec la Syrie, ou ils ont longuement attendu. Ils roulent désormais sur les routes syriennes.
En rentrant chez moi, j ai pu apprécier mon quartier sous le visage qui m est familier, bruyant, anime, encombre… les magasins sont ouverts, les klaxons, les étales de fruits débordent… Hier régnait le calme d’un film de Western, avant les scènes de duel. Cependant nous restons loin de l’ébullition habituelle, ce qui s explique entre autre par l’exil des beyrouthins chez des membres de leurs famille qui vivent dans les montagnes environnantes.
Il ne faudrait pas trop s enthousiasmer. Il est a craindre le manque de pétrole, les coupures d électricités, une intensification des attaques israéliennes pour « détruire » les troupes du Hezbolla et leurs réactions toujours plus violentes. Ces derniers ont une stratégie blâmable, puisqu’ils attaquent directement les centres villes de ‘’l envahisseur sioniste’’ selon le vocabulaire de certaines chaines télévisées qui déjà diffusent des ‘’clip’’ de propagande ridiculement non esthétiques (qui ne parlent pas de victimes civiles mais de « heureux martyrs »).
Voila quelques nouvelles…et c est sans étonnement pour ceux qui me connaissent bien que je peux vous dire que je vais faire une petite provision de pommes…