Des monts et des cèdres
Je suis arrivé de nuit à Beyrouth. Je me rappelle que j’avais été étonné de voir toutes ces lumières scintiller si haut à l’horizon. Se dessinait des guirlandes qui suggéraient les alignements des habitats interrompus par des bourgs.
L’amie qui avait eu la gentillesses de venir me chercher (il était à peu près deux heures du matin) m’avait sermonné « il y en a partout des montagnes au Liban ». Cela dépend pour qui, comme pour beaucoup de chose, c’est l’attention que l’on porte à un objet particulier qui en fait son importance… La pauvreté est un exemple prégnant, elle est inexistante pour celui ne la pense pas, comme le sous entendait certains discours que je pouvais entendre en Egypte. Certains, lorsqu’ils se promènent dans les rues de Beyrouth portent leur regard vers les montagnes. Elles apparaissent au loin surplombant les hauts édifices, quand ils traversent une place où la vision n’est plus directement clôturée par des façades grises, parfois crèmes fades mais toujours lézardées, des immeubles.
D’autres, se régaleront des plages et ne retiendront que le chevauchement de Beyrouth sur la mer.
Finalement à Beyrouth la pratique de loisirs dépend des points cardinaux, à l’est la mer, à l’ouest la montage, au nord la plage et la mer, dans le sud lointain l’aventure (les frontières avec Israël).
D’ailleurs le grand « chic » en printemps est de faire du ski le matin et d’aller à la plage l’après midi… et de faire du « shopping » dans les quartiers palestiniens. Le boboisme n’est pas l’apanage de Paris (bien que ce soi des activités que font essentiellement des parisiens expatriés).
Si Beyrouth est un monde le reste du pays est une cellule. Le Liban se traverse en long et en travers rapidement. Il suffit de se pencher sur une carte pour le constater.
Ainsi un dimanche nous décidons de sortir de la cité beyrouthine pour franchir la première muraille de montagne afin de découvrir l’intérieur du pays. Comme convenu avec le propriétaire d’un magasin de location de voiture nous arrivons à 8h chez lui, sa voiture la plus fiable devrait être présente… Après qu’il nous ai fait attendre 10 minutes comme ce monsieur nous rappelait régulièrement le délai restant avant que l’objet de nos désirs arrive, nous partons à 10h…. certains lecteurs interpréteront cette anecdote comme un avertissement sur les qualités dont il faut se munir lors d’un voyage en cette terre… à savoir la première : la patience.
A mesure que nous nous éloignons de la capitale, las bâtiments perdent de leur volume, la nature se fait plus présente et les voitures plus absentes. Sur les bords de route on dépasse régulièrement des charrettes sur lesquelles s’entassent ce qui semble avec la vitesse des pyramides de couleurs vives… ce sont des monticules de fruits dont on imagine gorgés d’un jus sucré et indécemment délicieux de simplicité. Des vieillards restent assis à côté de ces charrettes qui font office de présentoir de marchand de quatre saisons, ils attendent le client peut être mais surtout le petit fils qui les relayera.
Nous nous arrêtons dans des villages où nous déambulons, un peu hagards, s’étonnant du calme et de la propreté. Sur la place centrale s’érige parfois une église, parfois une mosquée et de temps en temps les deux monuments, comme deux voisins se regardant goguenard de leurs visiteurs qui ne se regardent pas mais complice de partager un même Dieu… Nous sommes garés devant une maison qui retient notre attention, une sexagénaire en sort, de noire vêtue, aux pieds des chaussures fines à talons hauts, ses cheveux châtains sont tirés en arrière et offrent un front peu ridé, son sourire est lumineux. Nous acceptons son invitation et entrons dans sa demeure. Curieusement, nous y ressentons une familiarité rassurante. Nous retrouvons cette simplicité des maisons rurales de la Dordogne ou de la Creuse. Les meubles sont de bois massifs, recouverts d’un vernis sombre. Aux murs un crucifix, un arbre généalogique de laine que notre hôtesse a fait nous apprend elle, des photos d’une Beyrouth enchanteresse de 1875, de 1930 où s’observent des places boisées et propres, des hommes déambulent en costume distingué, des voitures sont tirées par des chevaux fins… rien à voir avec ce à quoi ressemble la ville aujourd’hui…
Le mari de notre hôtesse s’avance, il a plaisir à parler en français. Enfin nous quittons la maison pour visiter le village de 200 âmes. Des enfants jouent avec un ballon, des vieillards sont assis sur des chaises échouées, ils nous toisent. Nous croisons des femmes dont nous restons admiratif de l’élégance de la toilette. Nos excursions se poursuivent sur la cime des monts. Les villages sont rares désormais, mais semblables. Bordant la route principale, ce ne sont que des constructions de briques jamais finies puisqu’un étage supplémentaire est toujours à prévoir pour l’accueil du prochain ménage, quand le fils sera marié… Néanmoins selon la majorité confessionnelle, des atmosphères se différencient. Dans les villages musulmans, les femmes sont essentiellement voilées, tandis que dans les villages chrétiens elles s’offrent au soleil, les nuques sont cachées par des cheveux bouclés et lourds, souvent une de leur main s’y perd pour dégager une épaule et offrir un profil. On voudrait que ce geste soit pour nous, comme un foulard laissé tombé négligemment mais dans lequel nous trouverions un mot lorsqu’on le ramasse. Il faut souligner que les femmes voilées n’en restent pas pour autant avares en regard appuyé et en interpellations discrètes.
Ayant descendus dans une vallée, nous remontons l’autre « versant» de cet îlot de verdure qui se fait plus sec à mesure que nous en nous éloignons. Curieusement la température chute. Désormais nous sommes en terre kurde, une autre secte qui est une branche suffisamment éloignée de l’Islam pour s’être détournée de l’interdiction de boire de l’alcool. Les hommes portent des pantalons bouffants qui leur font de courtes jambes. Leur visage est traversé par une longue moustache dont les extrémités pointent vers le haut, ce qui appuie leur sourire. Ils se rasent les cheveux et couvrent le crâne d’un bonnet d’un blanc laiteux jurant avec les chemises qui trahissent les travaux agraires.
Dans la voiture (qui rassemble un américain, une libanaise, une libano-suissesse et deux français), malgré la joyeuse atmosphère, à chaque virage, nous serions tenté de retenir notre respiration. Car, non seulement les routes sont étroites, mais soit les libanais s’imaginent seuls ou soit ils confondent leur gauche et leur droite...
Enfin, nous voyons au loin une végétation qui se distingue de ce que les vallées rocheuses offraient jusqu’à présent. C’est une réserve de cèdres… Paradoxalement et malheureusement dans le pays du cèdre, ces derniers se trouvent dans des enclos élargis… ayant reculé devant l’appétit des hommes. Il reste deux réserves comptant entre 300 et 500 arbres chacune. Nous nous promenons parmi ces troncs massifs aux formes étranges. L’imagination nous fait voir des moutons monstrueux, des mains géantes, un lion paresseux… Tel des enfants nous nous accrochons aux branches… l’une d’entre nous paniquera et ne redescendra qu’après moult petits cris et tâtonnements.
Sur le retour, nous sommes arrêtés à un poste de sécurité. Nous sommes priés de suivre un autre chemin que celui envisagé. Nous nous étions trop avancés dans le sud, et les tensions ont de nouveau augmentées ces derniers temps Malgré l’amabilité des soldats ; leur nombre, les chars et la vue de leurs armes ne nous a pas moins affectés. La journée avait été chaude, douce, des plus agréables… mais ici et sans doute comme dans d’autre lieux plus fantastiques encore… l’insouciance n’y est pas totale, d’autre réalité que celle vécue un instant nous rattrape et nous confronte à ce que l’on avait oublié et qui est le quotidien de populations, comme nous le rappelle ces photos de « martyres » qui sont plantées à l’entrée de certains villages.
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Mardi 2 mai, 2006