Concours

Recommander

Publicité

Mardi 27 février 2007

 « Setette Chay » ou les femmes du thé.

 

 

Assises en bord  des routes sur les trottoirs, généralement sous un arbre ou contre un mur, elles reproduisent des gestes identiques à peine mécaniques tant ils sont amples et se laissent volontiers comparer à ceux d’un chef d’orchestre. Devant elles des petites bocaux de verre enfermant du café, du lait en poudre, des sachets de thé, du sucre… leur fortune. A cote d’elles, une tellière qui repose sur un réchaud de gaz. De la vapeur s’en échappera dés lors que la femme se sera installée tôt le matin avant que les badauds se rendent à leur travail jusqu’à que les dernières boutiques ferment le soir.

 

 

Ce sont certainement les femmes les plus entourées d’hommes en public. Ces derniers sont assis sur de bas tabourets, en croissant autour de la serveuse de thé soit en petit cercles à côté. Les hommes s’avancent vers elle s’agenouille, commandent en prononçant un mot, voir deux pour préciser la quantité de sucre. « thé », « café peu sucré »…. Sans même un regard vers le client elle s’affaire ou plutôt continue ces gestes méticuleux, se pencher à droite pour saisir un verre, ouvrir un bocal prendre un sachet de thé, versés deux cuillères à café de sucre se pencher à gauche pour saisir la bouilloire, verser l’eau brûlante, reposer la bouilloire, remuer le tout et tendre le verre. Le client qui déjà a entamé une conversation avec son voisin inconnu jusqu’alors prend le verre. Il paiera avant de partir. Visages ridées elles vous tendent le thé  chaud d’un bras dont la maigreur surprend sur sa capacité à tenir ces grosses bouilloires. D’autres au contraire sont encore adolescentes mais leurs gestes dévoilent déjà une certaine expérience.

 

Visage souvent inexpressif, les yeux baissés vers leur verre, le sucre, ne s’autorisant à les relever uniquement pour observer cette rue qu’elles ont choisie et qui n’a plus rien à leur cacher. Aux clients qui s’arrentent de manières impromptues s’ajoutent surtout les fidèles, ceux qui tiennent les boutiques environnantes….. Jamais la boisson n’est « avalée », sa préparation, l’attente qu’elle se refroidisse, la boire, sont des étapes lancinantes et qui se renouvellent.  C’est ainsi que lorsque l’on marche sur le « trottoir », qui se résume souvent à une élévation en terre et en sable, par rapport au macadam on n’est obligé de serpenter entre ces consommateurs guères plus élevés à plus de 10 centimètres du sol. Parfois ils envoient un gosse pieds nus achetés des cigarettes. D’autres « settet chay » au contraire osent rire, parler fort, leur forte corpulence oblige l’attention, tenant ces salons de thé improvisé sur des cagettes comme elles tiendraient une taverne…

 

Mais ce sont ces gestes qui fascinent, n’ont-elles que deux mains ? on les comparerait volontiers à cette déesse indienne aux trois paires de bras. Servant avec lenteur, mais empochant avec rapidité les quelques pièces que l’on laisse tomber dans le creux de la main, le frôlement serait ambigu. Et bien sûr ce sôb que l’on rajuste sur les épaules afin de donner plus de longueurs et recouvrir la tête… Ce geste partagé par toutes les femmes, de tous les milieux de tous les ages, suggérant une lascivité que certains ne voient pas cristallisant avec véhémence  sur le seul fait de « porter le voile ».

 

 

Un matin que je me rendais au travail je vois devant moi un carton tomber par terre, je continue mon chemin et comprends qu’il a été jeté d’un camion. A l’intérieur du carton maintenant défoncé, ces fameux bocaux explosés dont le contenu s’est répandu, des verres cassés… des haussements de voix me font tourner la tête en direction du camion dont la bâche qui recouvre l’arrière a été retiré. Une femme se tient debout entouré d’une dizaine d’hommes qui la malmène, la pousse, les voix se font violentes, elle se risque à hausser le ton mais essaye surtout de garder l’équilibre, et c’est dans un réflexe tragique qu’elle remonte son sôb qui glisse, dernière protection face à l’humiliation qu’elle subit. Déjà autour du camion, des hommes et des enfants se sont agglutinés et observent sans mots dire.

 

On m’expliquera plus tard que le travail des « settet chay » est interdit mais largement toléré, souvent mal vues et accusées de tous les vices certains laissent entendre qu’ils les calomnieraient voire les dénonceraient si elles ne donnaient pas de l’argent. Le prix est cher quand elle refuse.

 

Par mok - Publié dans : quelquesmotsduliban
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Retour à l'accueil

Calendrier

Novembre 2009
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30            
<< < > >>

Recherche

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus