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quelquesmotsduliban

Lundi 24 avril 2006

 

 

 

 

 

Beyrouth 24 avril 2006

 

 

Cela fait quelques jours seulement que je déambule dans les rues de Beyrouth. Je reste étonné de ce que m’offre à observer cette ville.

On parle du « Monde arabe », « d’un » Monde arabe, mais c’est bien toute une déclinaison de cultures et de mode de vie que cache cette fausse unicité. Je suis arrivé avec des images et presque des attentes tirées de mes expériences à Alexandrie[1]. Beyrouth m’a donné tort. Comme toutes les grandes villes du monde, cette capitale est plurielle par sa structure, mais aussi par ses habitants… par contre elle tire sa singularité du fait que cette pluralité est l’essence de son destin. Son passé, son présent et son futur sont marqués par un défi, celui du « vivre ensemble ».

Nous serions tentés de faire de ses murs la Babel des langues (arabes, français, anglais…) et de ses jardins une reproduction à échelle réduite de la mythique Andalousie mauresque. Le tout serait un pont entre l’Occident et le Moyen Orient. J’avoue ne guère apprécier ces deux dernières terminologies, car elles cristallisent des images clichées et suggèrent une dynamique centrifuge…

 

 

J’ai néanmoins retrouvé un semblant de l’anarchie urbaine du Caire. En se perdant dans des venelles, on trouve quelques villas jaunies par la poussière et le temps, affichant la quiétude d’une bourgeoisie du début du siècle dernier. Elles sont souvent délabrées et semblent condamnées. Ce patrimoine fait place à des bâtiments plus récents. D’abord ce sont des suites d’immeubles, de 4 à 7 étages, chantres du béton  et de la brique. Ils sont fanés mais n’éveillent aucun sentiment de nostalgie comme pourraient le faire les villas précédemment abordées. Souvent ces immeubles rappellent une page de l’histoire. Sur leurs murs, les blessures béantes d’une tragédie permettent de comprendre pourquoi le présent est si « sensible ». Ce sont les impacts de balles qui font office de témoins muets de la « guerre du Liban » lorsque les libanais préfèrent l’aborder de manière évasive. Enfin plus récent encore, s’érigent sur le front de mer de hautes tours de verre d’où pendent des plantes grasses. Les constructions sont nombreuses et audacieuses ce qui laissent croire une croissance économique et l’arrivée de capitaux… Rappelons néanmoins que le pays est très lourdement endetté. A l’intérieur de la cité ce sont des centres commerciaux modernes et aseptisés qui sont les lieux de rencontres et de distraction.

Curieux est le centre ville. « C’est le quartier playmobil » comme j’ai pu l’entendre si souvent. Cet îlot de bâtisses rénovées tranche avec le reste de Beyrouth. Les rues sont trop propres, les murs trop ocre, les carrefours trop rectangulaires…. Les prix trop élevés !!!… A la terrasse des cafés, on découvre une jeunesse aux apparences insouciantes. Je suis surpris de voire les jeunes hommes tenir la main des jeunes filles, (comparaison inappropriée avec l’Egypte). Ces dernières, d’ailleurs, se promènent en des tenues dont la longueur ne risque pas d’entraîner une pénurie sur le marché…

 

 

La vie nocturne n’a rien à envier à Londres ou à Paris… Les fins de semaine, Gémayzé, quartier charmant aux ruelles étroites et calmes en journée, s’éveille dès le couché du soleil. De luxueux bars de jazz, électro, ou R’N B se remplissent d’une population polyglotte. Les débuts de soirées commencent généralement par de l’arak, alcool local, proche de l’Ouzo grec, pour poursuivre avec des boisons mondiales, Vodka, Cognac, Whisky, bière… « Les vendredis, tous les jeunes sont gris », esquissent un ami.

 

 

Beyrtouth s’annonce accueillante, créatrice mais indomptée… Elle invite à se perdre en son sein, mais fait craindre des soubresauts tragiques. Elle se veut ouverte sur le monde quand l’étranger ne peut la comprendre…

J’espère faire bon usage de ces quelques mois qui m’attendent pour percevoir ses rêves et démêler la complexité d’un cosmopolitisme tantôt subi, tantôt prôné…. Inch’Alla.

 



[1] En 2003, j’ai eu l’opportunité de rester plusieurs mois en Egypte, essentiellement à Alexandrie.

Par o'
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Lundi 24 avril 2006

Les quelques pages que vous pourrez lire seront l'expression de mon approche et de mes ressentiments au sujet d'un pays qui m'accueille pour quelques mois seulement. Etudiant français, je profite de l'opportunité de faire des stages à l'étranger pour être infidèle a mon pays et a ceux qui m'ont vu grandir. C'est a eux que je dedie ces modestes mots.

Par o'
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Mardi 2 mai 2006

Mardi 2 mai, 2006

 L’étranger ignorant des choses du pays qu’il explore se doit de discuter avec les chauffeurs de taxis, afin de mieux l’appréhender… Grâce à ces conversations il peut aussi avoir une toute autre lecture des journaux nationaux et interpénétrer « l’entres ligne ».

  

 

 

 

Je fais quelques enjambées sur le trottoir, avant même avoir fait un signe, une voiture s’arrête. Elle est couronnée d’un panonceau jaune sur le lequel se lit un « ta » amputé du « xi » qui donne tout le sens du mot. Le chauffeur me regarde avec attention. Déjà deux voyageurs trônent sur la banquette arrière, qu’importe, il y a cinq places, si ce n’est six. Je me courbe en avant et dit par la fenêtre ouverte, le nom du quartier où je souhaite me rendre. Le chauffeur tourne la tête et appuie sur l’accélérateur, me laissant les bras ballant telle une vieille fille négligée sur le bord de la piste de danse d’un bal du 14 juillet. Je n’ai pas même le temps de reprendre mon chemin qu’un autre taxi s’arrête, celui-ci est vide.  Je me concentre et essaye de prononcer ma destination. J’accroche les « r », et mes sons sont trop buccaux… dans la langue arabe certaines sonorités viennent du fond de la gorge, voire de plus loin encore dans l’appareil digestif. Il me fait signe d’entrer. Je tire sur la poignée de la portière qui résiste. Je recommence mon entreprise et c’est toute la voiture qui tangue. Le chauffeur ouvre la portière de l’intérieur. Enfin je suis dedans. Il ne démarre pas mais me fait signe de recommencer mon travail de vocalise pour lui désigner ce fameux quartier où je veux aller. Quelques essais laborieux n’aboutissent qu’à des échecs qui ont l’air d’amuser mon interlocuteur. Je m’imagine rouge de harassement. J’attrape un plan sur lequel sont certes indiqués les rues… mais surtout des photos de quartier, c’est alors que je pointe un phare. Enfin il comprend et démarre aussitôt… le temps c’est de l’argent et en l’occurrence nous en avons perdu.

 

 

 

 

En chemin je lui rappelle que je souhaite un service et non un taxi. En effet, au Liban les courses en taxi reproduisent le système aristocratique des deux classes toléré dans les transports mais inavouables dans d’autre contexte. Si le voyageur demande un « taxi », alors il est véhiculé  jusqu’à l’endroit précis en question. Par contre si ce dernier demande un « service » d’abord il paie moins cher mais il se voit très vite rejoint par d’autres partenaires de voyages  et se contente d’être déposer dans les environs du point qu’il ambitionne d’atteindre.

 Durant le trajet nous écoutons la radio, j’ai d’ailleurs droit à une chanson qui rythme les rues de Beyrouth tant nous pouvons l’entendre. La jeune chanteuse Eïsha, à la beauté gironde prend des poses candidement troublantes sur des affiches qui tapissent anarchiquement les murs de la ville, jouxtant les portraits de Rafic Hariri…

 A intervalles irréguliers le chauffeur se rapproche du trottoir et klaxonne les badauds qui nous tournent le dos. Ils sont autant de clients potentiels, mais par un signe de la main,  imperceptible pour le profane, et sans même se retourner ils refusent l’invitation de mon compagnon de route.

 Il me demande, en un anglais hésitant, si je parle italien, j’esquisse un « si, un po ». Sans attendre il déverse un flot de paroles chantantes dont je ne retiens seulement quelques bribes de sens, pêchés entre les « r » qui roulent, les « o et les « i » qui s’entremêlent. Il m’explique avoir vécu en Italie quelques années. Il travaillait dans l’immobilier. Il profite que la voiture s’arrête,  prise dans des encombrements, pour se tourner vers moi avec des yeux ronds, dans lesquelles je lis ce qu’il me déclare aussitôt « le ragazze sono belle ! »… Nous y sommes,  je descends.

Autre expérience.

 

 

 

 

Alors que je suis entrain de flâner sur la Corniche, soit le front de mer de la ville, une averse m’oblige à renoncer à mon objectif d’aller lire en sirotant un jus de fraise sur la terrasse d’un café. Je tends le bras pour arrêter un taxi et plonge dans un véhicule qui ne s’était pas encore entièrement immobilisé. Je suis trempé. Comme nombre de taxis, la voiture est une Mercedes aussi imposante qu’elle est vieille. Si les courbes de la carrosserie cajolent des regrets de berlines américaines de l’après guerre, l’habitacle suggère une bergerie. De la mousse déborde des fauteuils défoncés, et des tiges métalliques peu rassurantes me cernent. Je donne le nom de la rue où j’habite, il me répond que ce sera un taxi et pas un service. Compte tenu de l’infortune dans laquelle je me trouve, j’acquiesce. Durant tout le trajet je ne peux m’empêcher de détourner mon regard de ce vieillard qui fait office de chauffeur-ard. Aux essuie-glaces qui n’essuient rien du tout, s’ajoute, de sérieux problème de vues, du moins j’interprète comme tel sa posture. En effet il est contraint de se redresser en s’appuyant sur ses jambes pour rapprocher son visages à quelques centimètres du pare brises. Il sait parler français. il me questionne beaucoup comme le font en général les libanais. D’où je viens ? Qu’est ce que je fais au Liban ? Combien de temps je reste ? Est-ce que je suis marié ? De temps en temps il prononce quelques mots en arabe en haussant la voix et en montrant du doigt une voiture qui s’est glissée devant lui. Enfin nos arrivons, je lui tends des billets, il proteste. Le chauffeur-ard se fait acteur, il théâtralise la longue distance parcourue. D’abord crédule je bataille… puis sors du taxi en lâchant un Ma-aslam.

 

 

 

 

 

 

 

 

Entrer dans un taxi, c’est s’immerger dans une tranche de vie que l’on partage. Dès lors s’entrevoit une intimité plus ou moins exposée. Il est courant d’y trouver des symboles religieux qui affichent la foi du chauffeur,  des croix, un coran[1]

 

 

 

 

Une fois en confiance, les chauffeurs, à condition qu’ils soient seuls avec des étrangers font part de leurs avis sur la situation actuelle. Ils se prononcent avec parcimonies sur les rapports entre les communautés formant la population qui peuple le territoire du Liban. Des communautés rarement nommées mais dont ils font clairement comprendre auxquelles ils font références. Par contre leurs jugements sont moins ambigus sur les pays voisins, occupants d’hier et cause des difficultés économiques et politiques d’aujourd’hui. 

  

Il  règne dans ces chaumières mobiles un flegme qui imprègne l’attitude des conducteurs et tranche avec la circulation alambiquée que l’on observe par la fenêtre.

 

 

 

 



[1] Mais nous sommes loin des taxis égyptiens décorés avec beaucoup d’art pour défier le beau et embrasser le « kitch » : on y trouvera nombres de peluches (cœur, nounours…), des chiffres chromés qui ne sont autres que les noms de Peugeot mythiques  (404, 504…).

 

 

 

 

 

 

 

Par o'
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Lundi 15 mai 2006

On s’égare souvent à croire qu’une ville n’est que la juxtaposition de ménages, de lieux clos où s’emmitouflent des familles qui en sortent pour des raisons utiles et productives... La ville transcende l’Un et craie le Tout. La ville dépasse les activités distinguées, se nourrit des flux [1]et accouche de la société.

 

 

Elle n’est pas en dialogue avec toutes les entités qui la constitue puisqu’elle les porte en son sein. Au contraire elle est ces mots que des interlocuteurs vont échanger. Toutes différents, les villes imprègnent les rencontres. Elles transforment les dires, donne un sens particulier à un regard qui prendra un autre sens dans une autre région du monde, elle oblige à des gestes ou au contraire les ridiculise…

 

 

C’est pourquoi une ville achevée, une ville vivante, une ville qui daigne d’être considérée comme une personne partage les mêmes qualités, les mêmes désirs et les même vices que le genre humain. Beyrouth est de ces villes.

  

 

[2]

 

 

 

 

 

 

Cité du Levant, elle prend néanmoins des allures nouvelles, émergeant presque de la fontaine de Jouvence, à l’heure du crépuscule. Mais ne nous leurrons pas, Beyrouth est complexe,  chacun de ses quartiers est une pièce d’un puzzle, à la fois lié aux autres et à la fois autarcique. Ce à quoi nous pouvons assister dans une rue devient inenvisageable dans d’autres…

 

La fin de semaine est synonyme de journées prolongées et de nuit bavardes. La soirée commence chez les uns chez les autres, qu’importe du lieu, puisque c’est le lien que nous cherchons.

 

La sonnette retentit dans un son aigu, strident. A l’inverse d‘autres invités préfèrent frapper à la porte, les coups sont graves, volontaires.  Les gens s’engouffrent dans l’appartement, on découvre de nouveaux visages parfois, d’autres sont familiers puis il y a ces mirages, tous ceux que l’on a croisé, de loin, à d’autres apéritifs, ou au travail, au Centre Culturel français, dans les ONG… le mondes des expatriés est efflanqué. D’ailleurs on entend souvent des voix désabusées se plaindre que ce cercle soit petit, des mêmes voix qui répéteront ces mêmes propos à toutes les rencontres de ce genre. Des petits groupes se forment dans lesquelles s’échangent une litanie de questions, répétées comme des échos par d’autres groupes qui gravitent autour de la table sur lesquelles sont posés les nectars enivrants.

 

 

« Que fais tu ici ? Tu restes combien de temps ? Ha, mais alors, tu viens juste d’arriver ? Que fais tu ici ? (Ha oui tu me l’as déjà dit) Où habites tu ? Es tu allé voir le quartier des arméniens? Tu n’as pas encore mangé là bas ? Tu as du feu ? Tu es d’où en France ?»

 

 

Nous discutons du Liban, forcément, nous posons des questions « aux locaux » (comme il est courant de dire). Les propos parfois sombres témoignent d’une curiosité, d’une envie de connaître, de savoir comment l’autre vit et perçoit sa vie, le tout est ponctué d’un éclat de rire. Un rire qui l’emporte au cours de la soirée… une libanaise me fera part plus tard de l’étonnement, partagé par les libanais de voir les étrangers boire autant. Ce que j’avais déjà remarqué en Egypte. On m’avait répondu que c’était par besoin de se défouler…

   Puis, en guise de conclusion des débats au sujet de la situation au Liban, ces mêmes phrases, qui sonnent comme une sentence « Je ne comprends rien. Ca ne changera jamais ».

 

 

 

 

Enfin, les jambes s’ennuient, les gens se lèvent. L’excitation que les yeux trahissent guide des pas chancelants vers le vestibule. Il est temps de s’encanailler dans les rues de Beyrouth. En bas de l’immeuble, le temps nécessaire pour attendre un taxi est scrupuleusement employé à réfléchir sur la destination. Des noms de rue sont lancées chacune renvoyant à une atmosphère, à un public « Rue Mono », « Gémayzé » ? Enfin nous jetons notre dévolu sur un bar fameux pour sa clientèle qui donne l’illusion d’une Cour des miracles.

 

 

 

 

Nous arrivons dans une large rue, chacun des voyageurs tend un billet de 1000 livres au chauffeur puis descend. Il reste une cinquantaine de mètres dans des rues plus étroites avant d’arriver à une courte impasse avant de s’engouffrer dans le bar.

 

 

A l’intérieur, des lumières vives exposent une population éclectique assise sur des banquettes ou des chaises disposées autour de tables. Je suis tout de suite séduit par les décors un peu anarchique, simple, romantiques grâce aux peintures au plafond. Debout, nous sommes serrés, presque assiégés par les dossiers de sièges. Le bar est étroit et offre peu de place pour s’installer. Enfin une table se vide, reste à s’y précipiter, ce que nous faisons sans ménagements pour les clients que nous bousculons sur notre chemin mais qui restent imperturbables, passionnés par leur conversation. Le garçon passe, nous lui demandons aussitôt en anglais un pichet d’Arak. Il se retourne vers le comptoir, crie « Maître » (en français donc) afin d’interpeller celui qui et est encharge d’enregistrer les commandes et répète en arabe notre commande. Quand  il revient avec la boisson, on lui énonce ce que nous souhaiterions mangé, des mézzés.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La cuisine libanaise est connue pour être une des meilleures du monde arabe, ce bar sans prétention, participe à la diffusion de cette réputation. Nous choisissons l’immanquable Hummos  (graine de sésame écrasé en une forme de crème consistante), une fatouch (salade de crudité avec des pignons et des morceaux de pains grillés), du taboulé (loin de celui que nous connaissons en France, puisque au Liban il est de la couleur de l’espérance, tout simplement du vert du persil, vous n’y trouverez pas un grain de semoule), des brochettes de poulet (au diable la grippe). Le garçon reviendra avant même que nous ayons fini notre premier verre anisé (l’arak) avec un grand plateau sur lequel il saisit des assiettes qu’il dépose sur notre table. Dans chacune de ces assiettes, les différents plats commandés. On se saisit d’un pain rond et plat que l’on rompt pour le plonger ou l’utiliser à défaut de fourchettes pour saisir les aliments aux couleurs vives.

 

Autour de nous les voix se font plus fortes à mesure que la musique se fait intense. Des célèbres morceaux de Dire Strates, sont suivis de blues langoureux avant de revenir sur du Beatles. Les notes flirtent avec du jazz, s’amusent d’un  Saturday night fever  et finissent en des musiques arabes modernes, rythmées qui engagent les habitués à se lever…. Et danser. Les chaises disparaissent les tables sont poussées, place aux danseurs. Des jeunes femmes se déhanchent font tomber leur châles des épaules à leur coudes. Les chevelures longues et bouclées prolongent les mouvements de la tête qui se balance. Les corps bascule en arrière, les sylphides tendent leurs bras, pour garder l’équilibre, de sorte que leurs mains rencontrent celles des danseuses qui leur font face, puis, progressivement, le buste se relève. Certains hommes saisissent les tailles et se placent à une distance qui tolère des gestes mesurés, presque symétriques mais ne suggèrent aucune compromission.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les plats avalés, nous nous levons et bavardons avec les clients qui nous entourent. Un de mes amis se fait accaparer par un jeune qui se présente comme un irakien engagé politiquement. Pour ma part j’apprends que ce bar est censé être un repère de communiste. Un courant politique qui semble séduire nombre de jeunes qui veulent trouver d’autres attachements que celui de l’identité héritée par une confession, ou trop las des partis politiques actuels. Ce qui explique aussi les nombreuses affiches dans les rues de Beyrouth à la gloire du « Ché », incarnation de la révolution qui voit son visage vendu sou toute forme d’objet « tendance »…  Derrière le comptoir j’observe un barman imposant aussi accueillant que les gardiens de la prison du film Midnight Express. Ces grosses mains assènent de petits coups une bouteille de bière, à chaque doigt une bague. Son bouc ferme un visage rond, crevassé, dont les yeux disparaissent derrière des lunettes de soleil. A côté de lui, le « Maître » debout derrière sa caisse, il contemple la salle qui s’offre à lui, inexpressif, il tranche avec le serveur qui au contraire gesticule pour essayer de se frayer un chemin parmi les clients. Il faut dire qu’il est de très petite taille. Au fond de la salle, je remarque d’autres étrangers. Un couple blond, assis l’un en face l’autre, leurs gestes sont tempérés, ils semblent absents, ou plutôt la scène qui les entoure leur est absente. Seul le mouvement de leur main faisant des allers-retours de leurs lèvres aux cendriers suggère qu’ils ne sont pas de cire.

 

 

 

 

Nous décidons d’abandonner le lieu pour de nouveaux horizons nocturnes, se laisser emporter par un taxi vers d’autres lumières, d’autres danseuses, d’autres bruits et d’autres tranches de vie d’inconnus, déversées le temps d’un verre.

 

 

 

 

 

 



[1] Je reprends les propos d’Olivier Mongin, directeur de la revue Esprit, lors d‘une conférence à Beyrouth en avril 2006.

[2] photographie tirée du quotidien libanais L’Orient le Jour, daté du 11 mai 2006 ;

 

 

 

 

Par o'
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Lundi 5 juin 2006

Tolan

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tolan vous sourit quand vous lui parlez et rie beaucoup quand elle vous parle. Elle rie pour des raisons que l’on ignore puisque  ses paroles se devinent au travers d’un anglais fortement marqué d’un accent qui rend la communication mystérieuse. Son visage tout en courbe fine laisse suggérer sa jeunesse. Quand elle rie, elle porte ses mains à hauteur du nez pour se cacher… son geste est touchant mais j’aimerai lui dire qu’elle a bien tort. C’est alors que l’on reste surpris de ses mains d’un autre âge qui tranchent avec ses yeux pétillants. Ses mains sont épaisses et se finissent en des doigts ridés aux ongles courts. Elles trahissent la pénibilité de son travail.

 

 

 

 

Tolan  est une femme de ménage qui vient de temps en temps « épurer » l’appartement où je loge, laissé à l’abandon par des occupants souvent à l’extérieur. Elle est d’origine du Viêt-Nam et vit au Liban depuis 7 ans. Elle entend faire venir son fils de 9 ans. Il sait un peu taper sur l’ordinateur, suffisamment pour écrire et ravir une mère qui n’a pas revue le fruit de ses entrailles depuis son départ. Tolan a quitté son mari après 20 mois de vie en commun… elle ne supportait plus de vivre dans la maison familiale et de devoir souffrir la belle famille. Enfin elle prit le parti de quitter son pays comme l’avaient fait ses frères et sœurs qui se sont répandus sur l’ensemble du globe (Japon, Taiwan, France…). Depuis, elle envoie une part de ses économies à sa mère qui s’occupe du fils.

 

 

 

 

“I don’ workt too me… I don thinkt too me…only my son, only my son.”

 

 

 

 

Elle estime que les conditions de vie sont bien plus agréables ici  que dans son pays natal… et avoue appréciée une nourriture plus variée qu’au Viet-Nam dont elle se lassait de l’inévitable riz à tous les repas.  

 

 

 

 

Si le dimanche elle travaille chez différentes personnes, le reste de la semaine elle demeure dans une famille libanaise. Elle accompagne cette famille dans ses moindres déplacements. Il faut savoir cela pour comprendre pourquoi elle déclare aimer aller au restaurent ou encore qu’elle préfère passer les fins de semaine dans une villa dans les montagnes que de rester à Beyrouth… La famille en question la traite bien comme le prouve le fait de lui accorder le dimanche (qu’elle emploie une partie e la journée à travailler donc).

 

 

 

 

Elle connaît d’autres vietnamiens qui sont venus, comme elle,  travaillés au Liban, elle les voit peu. Sa vie sociale semble restreinte. L’autre jour elle s’est plainte des autres domestiques, des syriens, qui semblent témoigner d’une affection excessive, en l’interpellant  régulièrement « Behabak, Behabak » (je t’aime). Tout en me parlant, elle frotte son bras sèchement avec la paume de sa main et fait une grimace « Man, No goot, no goot ».

 

 

 

 

Le Liban, on le sait est une terre de départ (la diaspora serait de 12 millions dans le monde) et un carrefour culturel. Ce pays est aussi une terre d’accueil pour ceux qui cherchent de meilleures conditions de vie au mieux, mais surtout un travail plus rémunéré que chez eux. Ils viennent de Syrie, d’Egypte, du Sri lanka, de Somalie… Leur travail sera d’ailleurs défini selon leur origine, ainsi, les syriens sont les ouvriers tant nécessaires pour la construction des immeubles et routes, les égyptiens sont des pompistes, les sri lankaises sont souvent des femmes de ménage, les pakistanaises s’occupent des enfants, les pakistanais les balayeurs dans les rues… Mais ce n’est pas seulement leur travail qui est défini, une même distinction s’effectue dans les salaires, les employés de tel pays seront plus rémunéras que ceux là…

 

 

 

 

Le Liban veut afficher le visage de la prospérité, renouer avec son passé d’intermédiaire et de centre de la rencontre de mondes culturels différents, montrer qu’il sort de l’enlisement des tensions passées (et présentes), tel un phénix renaissant de ses cendres. Mais les grattes ciel de la corniche et les vitrines de boutiques de luxe cachent à peine une misère qui s’étale dans certains quartiers.

 

 

 

 

Aussi à l’attention qui doit être portée sur l’inégalité économique toujours plus importante, s’ajoute  une autre qui doit être ciblée sur le respect des droits de l’homme. Ces hommes et femmes venant de l’extérieur vivent dans des conditions précaires. C’est ainsi que nombre de femmes de ménage aussitôt arrivé du Sri lanka au Liban se voit confisquer le passeport par les familles chez qui elles vont travailler, elles dorment dans des cagibis de quelques mètres carrés, se font frappées, violées… Les organisations internationales dont on peut souvent s’interroger sur le résultat de leurs actions ont néanmoins l’art et la manière de nommer. En l’occurrence, ce que l’on peut observer ici (et ailleurs bien sûr) s’appelle « esclavage moderne ». Deux termes que l’on aurait souhaité dichotomique mais qui nous éclaboussent de honte par leur mariage. L’esclavage, que l’on imaginait comme une page du passé nous revient sous les formes vicieuses d’une certaine servitude volontaire décidée pour fuir la pauvreté, un destin prédestiné à se contenter du trop peu et de la crainte que demain on ait un peu moins qu’aujourd’hui. Alors on part et tolère son propre déni pour survivre et faire vivre une famille...  

 

 

 

 

Au Liban, des ONG cherchent à interpeller l’attention du politique sur ces injures à la dignité humaine mais se découragent d’un public qui semble rester aveugle.

 

 

 

 

Comme d’habitude Tolan avant de partir me demande des nouvelles de ma mère. Elle-même doit aller à un café Internet pour envoyer des siennes à son fils. Comme elle me voit devant mon ordinateur portable le temps qu’elle fasse le ménage alors que tous les étrangers et libanais vont à la plage, elle me lance, toujours en riant, avant de quitter l’appartement « don’t workt too mouch ! »… En réponse, je souris d’admiration pour sa gaîté.

 

 

Par mok
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