On s’égare souvent à croire qu’une ville n’est que la juxtaposition de ménages, de lieux clos où s’emmitouflent des familles qui en sortent pour des raisons utiles et productives... La ville transcende l’Un et craie le Tout. La ville dépasse les activités distinguées, se nourrit des flux et accouche de la société.
Elle n’est pas en dialogue avec toutes les entités qui la constitue puisqu’elle les porte en son sein. Au contraire elle est ces mots que des interlocuteurs vont échanger. Toutes différents, les villes imprègnent les rencontres. Elles transforment les dires, donne un sens particulier à un regard qui prendra un autre sens dans une autre région du monde, elle oblige à des gestes ou au contraire les ridiculise…
C’est pourquoi une ville achevée, une ville vivante, une ville qui daigne d’être considérée comme une personne partage les mêmes qualités, les mêmes désirs et les même vices que le genre humain. Beyrouth est de ces villes.
Cité du Levant, elle prend néanmoins des allures nouvelles, émergeant presque de la fontaine de Jouvence, à l’heure du crépuscule. Mais ne nous leurrons pas, Beyrouth est complexe, chacun de ses quartiers est une pièce d’un puzzle, à la fois lié aux autres et à la fois autarcique. Ce à quoi nous pouvons assister dans une rue devient inenvisageable dans d’autres…
La fin de semaine est synonyme de journées prolongées et de nuit bavardes. La soirée commence chez les uns chez les autres, qu’importe du lieu, puisque c’est le lien que nous cherchons.
La sonnette retentit dans un son aigu, strident. A l’inverse d‘autres invités préfèrent frapper à la porte, les coups sont graves, volontaires. Les gens s’engouffrent dans l’appartement, on découvre de nouveaux visages parfois, d’autres sont familiers puis il y a ces mirages, tous ceux que l’on a croisé, de loin, à d’autres apéritifs, ou au travail, au Centre Culturel français, dans les ONG… le mondes des expatriés est efflanqué. D’ailleurs on entend souvent des voix désabusées se plaindre que ce cercle soit petit, des mêmes voix qui répéteront ces mêmes propos à toutes les rencontres de ce genre. Des petits groupes se forment dans lesquelles s’échangent une litanie de questions, répétées comme des échos par d’autres groupes qui gravitent autour de la table sur lesquelles sont posés les nectars enivrants.
« Que fais tu ici ? Tu restes combien de temps ? Ha, mais alors, tu viens juste d’arriver ? Que fais tu ici ? (Ha oui tu me l’as déjà dit) Où habites tu ? Es tu allé voir le quartier des arméniens? Tu n’as pas encore mangé là bas ? Tu as du feu ? Tu es d’où en France ?»
Nous discutons du Liban, forcément, nous posons des questions « aux locaux » (comme il est courant de dire). Les propos parfois sombres témoignent d’une curiosité, d’une envie de connaître, de savoir comment l’autre vit et perçoit sa vie, le tout est ponctué d’un éclat de rire. Un rire qui l’emporte au cours de la soirée… une libanaise me fera part plus tard de l’étonnement, partagé par les libanais de voir les étrangers boire autant. Ce que j’avais déjà remarqué en Egypte. On m’avait répondu que c’était par besoin de se défouler…
Puis, en guise de conclusion des débats au sujet de la situation au Liban, ces mêmes phrases, qui sonnent comme une sentence « Je ne comprends rien. Ca ne changera jamais ».
Enfin, les jambes s’ennuient, les gens se lèvent. L’excitation que les yeux trahissent guide des pas chancelants vers le vestibule. Il est temps de s’encanailler dans les rues de Beyrouth. En bas de l’immeuble, le temps nécessaire pour attendre un taxi est scrupuleusement employé à réfléchir sur la destination. Des noms de rue sont lancées chacune renvoyant à une atmosphère, à un public « Rue Mono », « Gémayzé » ? Enfin nous jetons notre dévolu sur un bar fameux pour sa clientèle qui donne l’illusion d’une Cour des miracles.
Nous arrivons dans une large rue, chacun des voyageurs tend un billet de 1000 livres au chauffeur puis descend. Il reste une cinquantaine de mètres dans des rues plus étroites avant d’arriver à une courte impasse avant de s’engouffrer dans le bar.
A l’intérieur, des lumières vives exposent une population éclectique assise sur des banquettes ou des chaises disposées autour de tables. Je suis tout de suite séduit par les décors un peu anarchique, simple, romantiques grâce aux peintures au plafond. Debout, nous sommes serrés, presque assiégés par les dossiers de sièges. Le bar est étroit et offre peu de place pour s’installer. Enfin une table se vide, reste à s’y précipiter, ce que nous faisons sans ménagements pour les clients que nous bousculons sur notre chemin mais qui restent imperturbables, passionnés par leur conversation. Le garçon passe, nous lui demandons aussitôt en anglais un pichet d’Arak. Il se retourne vers le comptoir, crie « Maître » (en français donc) afin d’interpeller celui qui et est encharge d’enregistrer les commandes et répète en arabe notre commande. Quand il revient avec la boisson, on lui énonce ce que nous souhaiterions mangé, des mézzés.
La cuisine libanaise est connue pour être une des meilleures du monde arabe, ce bar sans prétention, participe à la diffusion de cette réputation. Nous choisissons l’immanquable Hummos (graine de sésame écrasé en une forme de crème consistante), une fatouch (salade de crudité avec des pignons et des morceaux de pains grillés), du taboulé (loin de celui que nous connaissons en France, puisque au Liban il est de la couleur de l’espérance, tout simplement du vert du persil, vous n’y trouverez pas un grain de semoule), des brochettes de poulet (au diable la grippe). Le garçon reviendra avant même que nous ayons fini notre premier verre anisé (l’arak) avec un grand plateau sur lequel il saisit des assiettes qu’il dépose sur notre table. Dans chacune de ces assiettes, les différents plats commandés. On se saisit d’un pain rond et plat que l’on rompt pour le plonger ou l’utiliser à défaut de fourchettes pour saisir les aliments aux couleurs vives.
Autour de nous les voix se font plus fortes à mesure que la musique se fait intense. Des célèbres morceaux de Dire Strates, sont suivis de blues langoureux avant de revenir sur du Beatles. Les notes flirtent avec du jazz, s’amusent d’un Saturday night fever et finissent en des musiques arabes modernes, rythmées qui engagent les habitués à se lever…. Et danser. Les chaises disparaissent les tables sont poussées, place aux danseurs. Des jeunes femmes se déhanchent font tomber leur châles des épaules à leur coudes. Les chevelures longues et bouclées prolongent les mouvements de la tête qui se balance. Les corps bascule en arrière, les sylphides tendent leurs bras, pour garder l’équilibre, de sorte que leurs mains rencontrent celles des danseuses qui leur font face, puis, progressivement, le buste se relève. Certains hommes saisissent les tailles et se placent à une distance qui tolère des gestes mesurés, presque symétriques mais ne suggèrent aucune compromission.
Les plats avalés, nous nous levons et bavardons avec les clients qui nous entourent. Un de mes amis se fait accaparer par un jeune qui se présente comme un irakien engagé politiquement. Pour ma part j’apprends que ce bar est censé être un repère de communiste. Un courant politique qui semble séduire nombre de jeunes qui veulent trouver d’autres attachements que celui de l’identité héritée par une confession, ou trop las des partis politiques actuels. Ce qui explique aussi les nombreuses affiches dans les rues de Beyrouth à la gloire du « Ché », incarnation de la révolution qui voit son visage vendu sou toute forme d’objet « tendance »… Derrière le comptoir j’observe un barman imposant aussi accueillant que les gardiens de la prison du film Midnight Express. Ces grosses mains assènent de petits coups une bouteille de bière, à chaque doigt une bague. Son bouc ferme un visage rond, crevassé, dont les yeux disparaissent derrière des lunettes de soleil. A côté de lui, le « Maître » debout derrière sa caisse, il contemple la salle qui s’offre à lui, inexpressif, il tranche avec le serveur qui au contraire gesticule pour essayer de se frayer un chemin parmi les clients. Il faut dire qu’il est de très petite taille. Au fond de la salle, je remarque d’autres étrangers. Un couple blond, assis l’un en face l’autre, leurs gestes sont tempérés, ils semblent absents, ou plutôt la scène qui les entoure leur est absente. Seul le mouvement de leur main faisant des allers-retours de leurs lèvres aux cendriers suggère qu’ils ne sont pas de cire.
Nous décidons d’abandonner le lieu pour de nouveaux horizons nocturnes, se laisser emporter par un taxi vers d’autres lumières, d’autres danseuses, d’autres bruits et d’autres tranches de vie d’inconnus, déversées le temps d’un verre.